A 102 ans, Josefa Vicente Ramos retrouve sa nationalité

PHOTO CHRISTOPHE BARREAU JOSEFA VIANTE RAMOS

PHOTO CHRISTOPHE BARREAU

Femme de combattant Républicain, Josefa Vicente Ramos, une ancienne ouvrière réfugiée à Roullens dans l’Aude, vient de bénéficier de la loi de 2002, qui permet de récupérer la nationalité espagnole. Article paru dans L’Indépendant en mars 2015.

C’est une petite vieille dame bien mise, aux cheveux blancs impeccablement peignés, aux mains sagement posées sur son cardigan. Des mains qui en ont vu, qui ont malaxé du linge, tordu des serpillières, manié des sécateurs et des bigos au pied des souches. Qui ont lavé des carreaux, aussi, ce qui a d’ailleurs coûté un œil à Josefa Vicente Ramos. Elle était alors âgée de 18 ans et vivait à Ciudad Lineal, un quartier excentré de Madrid où ses parents étaient les gardiens d’une « maison de riches » et veillaient sur un élevage de poules.

Aujourd’hui, dans sa petite maison proprette du quartier de Grazailles à Carcassonne, Josefa se souvient, dans un savoureux mélange de Français et d’Espagnol qui fait tendre l’oreille au visiteur. Et quand ses souvenirs s’emmêlent, son fils Raymond Beltran et sa belle-fille Jeanne-Marie sont là. Car Josefa « fera » 103 ans le 12 juin prochain. Un bel anniversaire pour fêter la nationalité espagnole qu’elle vient de « récupérer », c’est le terme officiel, 65 ans après l’avoir perdue au profit de la nationalité française. Comme elle, ils sont plus de 4 000 à avoir fait la démarche, sur les trois départements que couvre le Consulat de Perpignan (Aude, PO et Ariège).

Au départ, c’est pour une question d’imposition de la pension de guerre de son époux que la démarche a été entreprise. Mais avec ces « papeles », c’est toute une vie qui revient à la surface. Vie de labeur, de combat, d’exil, puis de labeur encore, qui recoupe celle des très nombreux réfugiés de la Retirada. En 1939, c’est son mari José Beltran qui fuit l’Espagne, atterrit au camp du Barcarès, et réussit à en sortir grâce à un homonyme, originaire du même village que lui (Xert, près de Vinaroz, dans la province de Valencia) qui le fait passer pour son cousin. José va vivre cette vie si particulière des Républicains espagnols exilés en France et qui furent parmi les premiers Résistants.

« Du Barcarès et de la Résistance, il ne m’en a jamais parlé », soupire Raymond Beltran, qui a cependant recueilli les confidences de l’abbé Jean Courtessoles sur cette période du passé de son père.

Pendant ce temps, Josefa et ses deux enfants se sont repliés sur Madrid, où José était concierge avant la guerre. Ce n’est qu’en 1949 qu’il les fera venir en France, à Roullens précisément, où un ami maçon l’a embauché. « Mon père considérait qu’il avait choisi la France, qu’il avait décidé d’y rester, et avait déjà entrepris des démarches pour être nationalisé ». En 1950, c’est chose faite, et la famille devient française. Il aura donc fallu 65 ans pour que Josefa retrouve la double appartenance qui ne l’a, au fond, jamais quittée. Son fils Raymond, dont les travaux sur la laïcité – il a tenu douze ans une chronique dans L’Indépendant sur le sujet – sont aujourd’hui lus en Espagne, envisage peut-être, lui aussi, de s’engager dans la démarche. Et pour prouver ce qu’il reste d’espagnol en lui, il raconte une anecdote surprenante. Il y a quelques années, il avait accompagné un groupe de différentes nationalités à une course landaise. Il a été le seul à comprendre – à sentir plutôt – pourquoi les Espagnols s’indignaient de voir la vachette entravée par une corde. « Il n’y a qu’eux pour ne pas supporter de voir un taureau humilié».

Tombée pour elle

Portrait de la romancière britannique Kate Mosse, propriétaire d’une maison aux pieds de la Cité de Carcassonne depuis 26 ans. Une partie de l’intrigue de son immense succès littéraire, Labyrinth, se déroule à Carcassonne. Paru dans l’Indépendant en avril 2015.

PHOTO CLAUDE BOYER PORTRAIT KATE MOSSE A L'HOTEL DE LA CITE

PHOTO CLAUDE BOYER 

Voulzy, c’est du bonheur


C0302BJCompte-rendu du concert donné par Laurent Voulzy au Grand-théâtre de la Cité de Carcassonne, le mardi 15 juillet 2003, dans le cadre du Festival. Paru dans L’Indépendant du 17 juillet 2003.

Surtout ne pas se prendre la tête. Essayer de dire ce que ça fait, simplement, en choisissant ses mots le moins possible. Aller au plus simple : bonheur, et ses déclinaisons : sourire, chanter, battre des mains, bouger, taper sur ses genoux, et parfois essuyer une larme parce qu’on se souvient.

On devait avoir dans les 16 ans, et le punk venait de déferler sur nos vies, emportant tout dans sa révolte brute. On avait beau se déhancher sur « Guns of Brixton » et sauter en hurlant « Anarchy in the UK », on ne pouvait pas s’empêcher de chanter, au moins une fois par jour, un éternel air des Beatles. On était très Mc Cartney, que voulez-vous, et ce qu’on aimait chez lui c’est qu’il soit capable de composer Yesterday et Helter Skelter. De la guimauve à pleurer et du rock dur. Alors Voulzy, bien sûr…

Et nous voilà donc, quelques années plus tard, en train de monter à la Cité. On est partagé, évidemment. Dans la voiture, on a mis d’abord Blackbird sur le double blanc des Beatles, parce que c’est comme ça qu’on imagine Voulzy, la voix aussi cristalline que la guitare. Et puis, comme une sorte d’antidote, on n’a pas résisté à glisser un CD live des Clash. Finalement, en se garant au parking, on s’est demandé ce qu’on préférait, au fond : l’énergie brute de Joe Strummer ou l’angélisme du bassiste gaucher du plus grand groupe de pop qui ait jamais existé. Alors Voulzy, bien sûr…

Eh bien le voilà, Voulzy. Immuable. Dents écartées et redingote blanche au vent. Le décor du Grand théâtre lui va bien, comme il sied en général aux concerts. On regarde, donc, mais surtout on écoute. On a envie d’entendre cette voix s’échapper très haut et jouer avec des mélodies pas toujours faciles. On cherche des oreilles cette guitare qui l’accompagne partout – et avec laquelle il mime une fausse panne. Et puis, tant qu’il n’a pas encore attaqué les grands tubes, cet espace du concert où on sait qu’on arrêtera d’écouter pour se mettre à chanter, on écoute plus attentivement encore : on nous dirait qu’il y a du George Martin derrière les arrangements qu’on le croirait. Les Beatles, toujours…

Il y a « Le pouvoir des fleurs », il y a « Coeur grenadine » en duo avec son batteur Manu Katché, il y a « Belle-île en Mer », il y a surtout « Le soleil donne », prétexte à un délire salsa qui soutient la présentation des musiciens (un batteur emblématique, un guitariste très rock et un autre très soul, un métronome blanchi sous le harnais à la basse, une choriste souriante, un percu déhanché…). Autant de jalons chartisés qui entourent les chansons du dernier album,  » Avril ». Et le public, qui se prend doucement au jeu, se lève, accompagne, danse et sourit.

Enfin, il y a « Rockcollection ». On nous avait prédit du longuet, on en redemande. On nous avait dit qu’il tirait un peu sur la ficelle, on aurait aimé qu’il tire un peu plus encore. Car après un détour par Chicago et les Bee Gees, c’est avec une reprise hallucinée de « Message in a bottle » que tout se termine. Les Beatles, Police, la boucle est bouclée.

En repartant vers la voiture, on se dit que devant la page blanche, il faudra trouver les mots. Et surtout, ne pas se prendre la tête. Comme lorsque l’on est heureux. Tout simplement.

Renaud, la chanson comme la vie

Photo Nathalie Amen-Vals

Le 21 juillet 2003, Renaud était au Festival de Carcassonne. En regardant le très beau docu de Didier Varrod, « Renaud, le rouge et le noir », j’ai eu envie de retrouver le compte-rendu que j’avais fait du magnifique désastre que fut ce concert. Le voilà, tel que publié dans L’Indépendant du 23/07/2003. (Photo archives Nathalie Amen-Vals Midi Libre).

Il est pas loin de minuit, dans un Grand théâtre de la Cité debout et chavirant, applaudissant à tout rompre. Dans le public, surtout aux premiers rangs, certains se sont levés dès le début et ne se sont jamais rassis. Pas une chanson qui n’ait été reprise en choeur par une partie au moins des spectateurs, ivres de cette étonnante communion, et incapables de détourner leur regard de la scène : le voilà, c’est lui, comme on l’attendait, visage un peu bouffi mais de noir anar vêtu, la déconne au coin des lèvres, et cet étrange geste des bras comme pour dire qu’il n’y est pour rien, comme s’il fallait pardonner.

Toujours un petit silence

C’est la fin de deux heures de concert et Renaud chante encore, et nul n’est capable de dire comment il a pu arriver jusque-là. Depuis le début, commencé sous les huées des intermittents du spectacle qui, lundi soir, campaient et hurlaient aux grilles, la voix a été catastrophique. Un désastre, une calamité, fausse à faire grincer des dents, fausse même au point de dérouter le public qui observe toujours au début de chaque chanson un petit silence, comme s’il ne reconnaissait pas la mélodie, comme s’il ne savait pas, lui, où placer sa voix.

C’est surtout flagrant sur les plus belles : En Cloque ou La pêche à la ligne, Coeur perdu ou J’ai voulu planter un oranger. Jusqu’au Déserteur, jusqu’à Mistral Gagnant, et même jusqu’à l’ultime Manu, ce sera le naufrage irrémédiable à chaque attaque de phrase, à chaque modulation dans les aigus. Miraculeusement, et on ne saura jamais pourquoi, la magnifique Baltique – Dieu reconnaîtra les chiens – et Germaine, plongée dans un extraordinaire tourbillon lumineux, échapperont quelque peu au drame qui se joue, ici à Carcassonne, comme hier à Marseille ou avant-hier à Castres : celui d’un chanteur abandonné par sa voix.

La faute à qui, à quoi ? Au Renard qui n’est jamais loin ? Non, car les interventions entre les chansons ne sont pas celles d’un type qui a abusé du jaune. A une trop longue tournée ? Il le dit. On n’y croit pas. La faute à rien. La faute à la vie.

L’amour, malgré tout

Evidemment, on pardonne beaucoup à ceux qu’on aime. Renaud, c’est trop de choses, trop de souvenirs attachés à chaque mélodie, à chaque phrase, même les plus récentes. Alors on l’aide, avec le même regard attendri qu’ont pour lui ses impeccables musiciens, Titi Buccolo en tête, capables de rattraper toutes les errances. Alors on chante, à tue-tête, de A à Z et parfois à sa place : Laisse béton, Marche à l’ombre, Manhattan-Kaboul – on accepte de remplacer Axelle Red. On chante comme on l’aime, nous. Juste et fort. Et il nous le rend bien, « merci infiniment », qu’il dit, après chaque chanson.

Minuit est passé depuis longtemps. Peut-être est-il allé boire un coup ou se coucher, en attendant le prochain soir, la voix qui se dérobera à nouveau et le public qui, malgré tout, lui fera savoir qu’il l’aime en criant, chantant, battant des mains. Nous, on a envie de pleurer et de rire. Parce qu’on a passé une soirée formidable, imparfaite comme la vie, et qu’il ne nous reste de ces deux heures que le plaisir de les avoir passées avec lui. Et ça, personne ne pourra nous l’enlever. Jamais.

Résistant de toujours

Portrait de Lucien Villa, 92 ans, paru dans l’édition de Carcassonne de L’Indépendant, le dimanche 4 mai 2014

Lisa

Cheval ElectriqueAu début, elle n’était pas d’accord.
Elle avait peur et très envie à la fois, mais elle lui avait dit non. Ensuite, son esprit s’était brouillé en regardant la petite fille qui jouait près du cheval à bascule du centre commercial. Elle avait surtout vu son regard à lui, pétillant de bonheur, et ce sourire qu’il avait si rarement sur le visage depuis ses trois fausses-couches successives.
Alors, elle avait dit : « On le fait », avant que son cerveau ne se brouille complètement.
La petit fille jouait toujours, les yeux dans le vague. Elle avait une frange ravissante, une robe rouge et des sandales en cuir. Elle était bronzée, et venait probablement de passer le mois d’août à la plage.
Un peu plus loin, dans la boutique, ses parents discutaient avec un vendeur d’appareils photos. Un couple de passage, certainement, ayant fait halte sans crainte dans cette galerie marchande d’une petite ville. Des gens modestes, légèrement vêtus de couleurs criardes, et qui profitaient de la climatisation du magasin pour se faire croire qu’ils allaient acheter un caméscope.
La jeune femme regarda à nouveau la petite fille et sentit une grande tendresse l’envahir. Le même sentiment qu’elle avait eu chaque fois qu’on lui avait annoncé qu’elle était enceinte. Son compagnon avait mis ses lunettes de soleil et s’avançait maintenant vers l’enfant. Elle le vit se pencher pour lui parler et regarda l’enfant le suivre en souriant. Dans la boutique, les parents continuaient à discuter.
« Elle s’appelle Lisa », lui dit-il quand ils furent sortis de la galerie marchande. Et puis : « Ralentis, nous sortons tranquillement avec notre enfant pour aller prendre la voiture, c’est tout. Détends-toi ». Elle baissa les yeux et les suivit, d’une démarche aussi paisible que possible, jusqu’à la Simca 1307 rouge garée devant le magasin. Il fit monter la petite à l’arrière et prit place au volant, rangea calmement le pare-soleil et mit en marche. Ils prirent la route vers la montagne. Au même moment, dans la boutique, les parents se retournèrent et commencèrent à chercher Lisa dans le va-et-vient des clients. Lorsque les premières voitures de police arrivèrent, le couple et l’enfant étaient déjà loin dans les collines bleutées.

« Je crois qu’elle a soif », dit-il. « J’ai oublié de la faire boire avant de partir de la maison, ce matin. Tu as pris sa bouteille ? ». La jeune femme chercha dans un sac isotherme et tendit à l’enfant une gourde en plastique rose. La petit but et sourit. Elle restait silencieuse à l’arrière de la voiture tandis que défilaient les platanes sur le bord de la route. L’homme repositionna ses mains sur le volant et prit une grande inspiration. Il riait. « Ma mère nous attend pour dîner. Depuis le temps qu’elle n’a pas vu la petite, elle va être surprise. Tu aurais pu l’habiller un peu plus chaudement. Tu sais que les soirées sont fraîches là-haut ». Il riait encore. « La dernière fois qu’on est venus la voir avec elle, Lisa s’est enrhumée … »
« Tais-toi », le coupa la jeune femme. Puis elle se tourna vers l’arrière de la voiture et s’adressa à l’enfant. « Papa et maman sont là, n’aies pas peur » lui dit-elle doucement. Mais l’enfant n’avait pas l’air d’avoir peur. Elle avait appuyé sa tête contre la portière et regardait par la vitre le paysage monotone, suivant des yeux les troupeaux de vaches quand ils en croisaient un. Elle finit par s’endormir.

Ils roulèrent une heure, passèrent un col et redescendirent dans la vallée en contrebas. A plusieurs reprises, ils parlèrent de ces vacances formidables qu’ils allaient vivre avec Lisa, en fois passée la corvée de la visite à la mère du jeune homme. Ils avaient réservé au camping, près de la rivière, sous un grand arbre. Lisa aurait sa petite tente juste à côté de la leur. Le soir, ils feraient durer le moment avant d’aller se coucher, joueraient avec la petite qui s’endormirait dans leur bras, fatiguée par les longs bains dans la rivière. Le matin, elle viendrait se glisser entre eux pour les réveiller. Et il y aurait l’odeur du café et le bruit des céréales lorsqu’on verse le lait dessus.
Ils venaient de traverser un gros village lorsque la petite se réveilla. La jeune femme se retourna et vit que le visage de l’enfant avait changé. Elle ne tarda pas à se mettre à pleurer et à appeler « Maman ». « Arrête-toi », dit la jeune femme. Lorsque la voiture fut immobile sur le bas-côté, elle passa à l’arrière et prit l’enfant dans ses bras. « Calme-toi, lui dit-elle. On va bientôt arriver. Maman est là. Regarde, Papa a mis son chapeau qui te fait rire d’habitude ». La petite pleurait de plus en plus fort, elle se débattait avec les bras et les mains. « Elle fait un caprice, tu sais bien », dit le jeune homme sans se départir de son sourire. « Ca ira mieux quand nous serons chez ma mère, je lui sortirai sa boîte de cubes et elle se calmera. Ne t’en fais pas, ne t’en fais pas », répéta-t-il, sans savoir très bien s’il parlait à sa compagne ou à l’enfant dont le visage, tordu, ruisselait de larmes.

A l’entrée de la ville suivante, ils s’arrêtèrent devant une grande surface. Ils garèrent la voiture et descendirent, tirant l’enfant par le bras. Le vigile posté à l’entrée fit un sourire au jeune homme, et s’adressa à l’enfant « mais alors, c’est quoi ce gros malheur … ». Puis il regarda à nouveau le jeune homme et lui dit avec un clin d’oeil : « Il y a un cheval à bascule au fond du magasin. Je ne connais pas un chagrin d’enfant qui lui résiste ». « On va y aller, répondit le jeune homme. Je ne sais pas ce qu’elle a depuis ce matin. C’est peut-être la chaleur ». Le vigile sourit à nouveau et retourna à sa surveillance. Ils avancèrent entre les boutiques du centre commercial, la petite pleurant de plus en plus fort, et ils virent le cheval en plastique scintillant au fond de la galerie.

Une heure plus tard, la gendarmerie signala par radio la découverte d’une enfant errant seule dans une galerie marchande, à 80 kilomètres de l’endroit où un couple, en début d’après-midi, avait constaté la disparition de sa petite fille. Le signalement semblait correspondre, mais il fallait rester prudent. On fit monter le père, hagard, dans un hélicoptère pour aller reconnaître l’enfant. Il raconta plus tard que ce furent les minutes les plus éprouvantes de sa vie. Jusqu’à ce que Lisa, dans l’entrée d’une galerie marchande étrangement similaire à celle où sa trace avait été perdue, se jette dans ses bras. Et qu’il puisse annoncer à sa femme, par la radio des gendarmes, que l’enfant était retrouvée.
Elle fut examinée par un médecin qui ne trouva aucune trace de sévices quelconques. Juste un bleu près du poignet par lequel elle avait été tirée vers un cheval à bascule aux yeux rieurs.

Le propriétaire d’un camping situé au bord d’une rivière reçut le soir même un coup de fil, passé d’une cabine téléphonique. Le couple qui avait appelé quelques mois plus tôt annulait sa réservation. Leur petite fille Lisa était malade, et ils ne pourraient pas prendre de vacances cette année.

Viviane

Texte écrit après l’escapade de l’ourse Viviane de la réserve de Sigean en juillet 2013.viviane

Elle avait nagé longtemps, la fraîcheur de l’eau lui faisant du bien dans la moiteur torride de la nuit d’été. Elle nageait au milieu des étangs vers la ligne plus claire de la plage et vers le bruit, au-delà, de la voie de chemin de fer dont elle entendait le murmure de temps à autre, lorsqu’un train éclairé tranchait la pénombre.
Elle était seule, enfin.
Le trou de grillage dans lequel elle s’était glissée lui avait tout juste effleuré le poil, et elle s’était demandée si elle n’était pas à nouveau dans une de ces cages où elle avait l ‘habitude de tourner en rond, jour après jour, depuis le début de son existence.
Mais non. Elle était sortie.
Elle ne savait pas au juste où elle était . Devant elle, il n’y avait que cette étendue d’eau noire, fraîche à ses flancs. Et un horizon sombre mais qu’elle pressentait infini. Pour la première fois depuis toujours.
Elle sentit le sable sous ses pattes. Elle approchait de la grève et huma tout d’un coup l’odeur acre et salée qui lui était familière. Elle attrapa un poisson qui passait près d’elle et en mangea la moitié, en commençant par la tête. Elle le traîna ensuite avec elle sur le rivage et le finit en grognant de plaisir. Elle mangeait et elle était libre.
Il fallait avancer, dans la nuit. Plus loin, derrière ces basses collines qui barraient l’horizon, il y avait cette odeur, plus forte encore, plus marine. La mer. L’immensité du large. Elle ne savait pas vraiment pourquoi, mais c’était une sorte de promesse de liberté plus grande encore. Plus fraîche aussi.
Longtemps, durant toute sa vie captive, elle avait dressé son museau lorsque cette odeur se faisait sentir dans la réserve. Un appel venu du fond de son cerveau, comme inscrit en elle depuis des générations.
Elle décida de s’arrêter. Il y avait cet homme aux mains douces et à la voix rauque qui lui amenait ses poissons tous les jours. Il y avait ces gens qui la regardaient en souriant et ces enfants qui se cachaient les yeux en la voyant, derrière la barrière. Les Hommes. Elle choisit de ne plus y penser. Il fallait marcher, plus loin encore.
Elle se blottit dans un buisson et elle s’endormit roulée en boule, à l’abri derrière son épaisse couche de poils, invulnérable. Un jeune goéland s’envola en criant. Elle rêvait déjà et ses rêves étaient de torrents et de glace.

Au matin, il y eut un train dont les roues crissaient plus fort que les autres. Elle s’éveilla doucement, pourtant, car la cage était loin derrière elle maintenant. Couchée sur le dos, elle lissa les poils de son ventre, lécha ses pattes et se remit en route.
Elle marcha, puis nagea à nouveau dans un petit étang plus salé et dont les eaux étaient étrangement roses. Elle attrapa un gros poisson qu’elle mangea en trois fois, en gardant longuement les viscères dans la gueule. Elle pensa à nouveau à l’homme aux mains douces puis elle reprit sa marche vers une falaise blanche qui l’attirait étrangement. Lorsqu’elle l’atteignit, elle suivit un vague chemin dans les roseaux avant d’arriver à l’entrée de la grotte. Le soleil commençait à mordre et elle pénétra dans la cavité en grognant. Elle s’étendit dans la pénombre et mit sa patte sur ses yeux. Elle s’endormit à nouveau.

On pense qu’elle resta là trois jours. On retrouva au fond de la grotte, plus tard, quelques nageoires de poissons qu’elle avait délicatement découpées. D’un autre poisson, beaucoup plus gros, on s’aperçut qu’elle n’avait mangé que la tête et le ventre. Friandises pour un animal repu.

Elle fut capturée et remise dans sa cage. Les enfants défilèrent à nouveau devant elle en se cachant les yeux. Un journal publia une photo d’elle en disant qu’elle souriait aux clients de la réserve.
Le soir, elle rêvait de poissons immenses et d’étendues d’eau infinies.

Parfois, il suffit d’un rien …

Compte-rendu du spectacle Brel d’Antoine Garrido, donné le 16 juillet 2006 dans la cour du Photo-BREL-088Musée des Beaux-Arts de Carcassonne, dans le cadre du Festival de La Bastide

Parfois, il suffit d’un rien. Une belle soirée de dimanche, la cour d’un musée où le jour s’attarde, l’ombrage rafraîchissant d’un arbre et ce petit homme aux cheveux poivre et sel qui entre en scène.


Antoine Garrido. Ce nom ne vous dit rien et ce n’est hélas pas étonnant. Ce natif de
s Corbières qui chante ses chansons et celles des autres depuis plus de 20 ans ne s’est pratiquement jamais produit dans son département. Et pourtant, ce soir, ils sont plus de 200 à avoir fait le déplacement. Pour Brel, bien sûr, en premier lieu.

Car ce soir Garrido chante Brel. Tout Brel, des « Flamandes » à « Vesoul », de « Jef » à « Mathilde ». Tout. Le connu et le moins connu « La bière » et l’incroyable « Fernand ». Le tendre et le tragique. Le Brel déchirant de « Madeleine » et le Brel désespéré de « Ces gens là ». Le Brel qui fait rire, le Brel qui fait pleurer, le Brel qui frappe dans ses mains, le Brel qui nous rappelle que nous ne verrons plus en vrai, son sourire de « quand il était ch’val », « Amsterdam » bien sûr, et évidemment « Quand on a que l’amour ». Tout.

Rien que ça, rien que ce voyage dans le temps serait déjà un bonheur en soi. Mais il y a plus. Car Garrido ne fait pas que chanter Brel, il y ajoute toutes ses tripes à lui. Il n’imite pas, il recrée, et même l’archi célèbre « Ne me quitte pas » prend soudain un tour nouveau, une inflexion originale, un phrasé qui côtoie celui du grand Jacques sans vouloir se confondre avec lui. Magistral.


On est debout, massés au fond ou sur les côtés dans cette cour où n’existe plus que ce petit homme aux cheveux poivre et sel et ses impeccables musiciens. Eux aussi se sont mis au
service du grand Brel avec leurs tripes, leur rythme de guitare, leur arpège de piano, leur glissando de contrebasse, leur trilles d’accordéon. L’ingénieur du son fait merveille de finesse pour accompagner l’un et l’autre, Brel et Garrido, Garrido et Brel, on ne sait plus très bien, eux deux mariés. A jamais.


Il suffit parfois d’un rien. D’une douce tempête d’émotions sous un arbre, de quelques chansons immortelles et d’un homme qui sait les chan
ter et qu’on a envie de ne jamais laisser quitter la scène…

P1010098L’apéro

Franchement, quand je les ai vus arriver, j’ai compris que ça allait tourner mal.

Le père portait la glacière. Il riait tellement fort que ça faisait trembler son gros ventre recouvert d’une marinière à rayures bleues. Il a recalé les lunettes de soleil sur son nez et a tapé violemment sur les fesses de sa femme en riant de plus belle. « Bouge ton gros cul, il a dit, que Robert puisse monter à bord ».

Sa femme a rien dit. Je crois qu’elle avait un peu honte. Enfin, c’est ce que j’ai pensé sur le coup. Elle avait l’air un peu triste, avec ses longs cheveux noirs autour de son visage bouffi et rouge. Le Robert en question a lancé un sourire égrillard au père. Je me suis dit que c’était pas très clair entre ces trois-là. Mais bon. On voit des gens tellement bizarres dans ce petit port. Alors, un type qui partage sa femme avec un autre, pourquoi pas… Après tout, c’est pas mon problème. Ils payent leur place, ils règlent leurs consommations au bar. Ce qu’ils font après dans la cabine, lorsqu’ils sont au large, ça me regarde pas, tu vois ?

Non, ce qui m’a mis mal à l’aise de suite, c’est le gosse. Il suivait à quelques mètres derrière, sur le ponton. Il avait l’air perdu. Je crois que j’avais jamais vu un gamin comme ça. Maigre, le poil noir, plus noir encore que la femme, mais avec un air de famille, ça, je l’ai vu de suite. A un moment – c’était juste avant qu’ils montent sur le bateau – il m’a semblé le voir pleurer. Pauvre gosse, j’ai pensé. C’est drôle, à ce moment je l’ai imaginé, l’hiver, se réveillant dans une maison sale, passant entre les bouteilles vides et les verres parsemés sur le sol, arrivant à la cuisine et buvant un grand verre de lait avant de partir dans le froid, la goutte au nez, vers l’école. J’ai même pensé : finalement, quand il est à l’école, il est loin de toute cette boue et il sourit, peut-être, en jouant au foot dans la cour avec ses copains…

Là, il souriait pas. Le père a mis un pied sur le bateau, a failli se foutre à l’eau, puis a raidi un peu les amarres pour que les trois autres puissent se hisser à bord. La femme aussi avait l’air bien entamée. Et Robert, lui, s’est allongé sur le ponton avant de parvenir, péniblement, à se mettre debout pour monter à son tour sur la barque. Le gosse, lui, a embarqué sans problème et est allé se mettre à l’arrière, près du moteur. Il s’est mis à regarder l’eau du port et les gros muges qui se promènent toute la journée entre les bateaux. « Papa, on pêche ? », il a demandé. Et l’autre gros a simplement dit « Fais pas chier », ou un truc dans ce genre. Après, ils l’ont plus regardé, un peu comme un chien à qui on demande de se faire oublier. A un moment, Robert a dit qu’ils avaient oublié le cubi. « Putain, le rosé ! » a dit le père. « T’es con ou quoi. Sans rosé, pas de bateau », il a ajouté. Et là, j’ai vu le gamin qui se crispait, comme si le mot « rosé » avait réveillé en lui je sais pas quoi. Mais ça devait pas être drôle, et il a continué à regarder les muges, dans l’eau.

Là, je suis allé faire un tour. J’en avais marre de ce spectacle. J’ai pensé qu’on aurait dû mettre en place un alcootest pour les bateaux. C’est vrai quoi ! Quand tu as la chance de venir passer un moment dans cet endroit – un des rares de la côte où le béton n’a pas tout bousillé – t’as intérêt à être lucide. Sinon, t’en profites pas, et c’est dommage.

J’ai discuté avec le capitaine du port. Lui aussi, il picolait pas mal, mais c’était pas pareil. Au fond, il vivait toute son existence dans ce coin de paradis et à la longue, c’était peut-être pas si facile que çà. En plus, sa femme relevait tout juste d’une maladie grave et ça, je respecte.

J’aurais pas dû revenir au bar. J’aurais dû prendre ma bagnole et tracer vers la ville, comme j’avais prévu. Mais j’ai pris mon café et je me suis assis à la même table, face au bateau où la famille tuyau de poële était en train de se préparer à sortir.

Entre temps, ils avaient dû biberonner un max. Le père avait enlevé son tee-shirt et on voyait son gros ventre tressauter à chaque éclat de rire. La femme était en maillot, et sa chair était rose avec un tas de plis en dessous des seins qu’elle avait juste cachés par un morceau de tissus minuscule. Et Robert coupait des tranches de saucisson en disant : « On va juste finir l’apéro et après on sort ».

Alors, le père a dit « on y va ! ». Il s’est redressé en titubant et a commencé à tripoter le moteur du bateau. L’engin a toussé, puis s’est mis en marche. Et là, j’ai commencé à comprendre que ça tournait pas rond. J’ai vu le père attraper le jerrican d’essence, ouvrir le réservoir du moteur. Et c’est quand il s’est mis à verser le carburant dedans que je me suis levé en disant dans ma tête : « Remplir un moteur allumé, mais quel con ! ». C’était déjà trop tard.

En même temps que je courais vers le bateau, j’ai vu les flammes. Le père s’était éloigné et regardait le moteur flamber. Moi, j’ai vu que le gosse, ses cheveux noirs qui commençaient à brûler, et cet air bizarre qu’il avait en regardant son père. Je suis arrivé, j’ai pas réfléchi, je l’ai attrapé sous les aisselles et je l’ai pris dans mes bras en le tirant sur le ponton. Il avait la moitié du visage cramé et les trois autres restaient là, assis, le verre à la main.

J’ai porté le gosse en leur criant : « L’extincteur, putain, l’extincteur ! » et puis je me suis plus occupé d’eux. Dans mes bras, je sentais la respiration du gamin. Il avait pas crié une seule fois. Il me regardait avec ses cheveux et sa tête à moitié brûlée. Heureusement, le capitaine du port avait appelé les pompiers et ils sont arrivés avant que les trois autres ne réussissent à s’extirper du bateau en hurlant. J’ai fini par lâcher l’enfant entre les mains d’une toubib habillée de blanc. Je me souviens du visage calme de cette femme. Elle l’a demandé : « C’est votre fils ? » et j’ai dit « Oui », je sais pas pourquoi. Puis ils l’ont fait disparaître dans l’ambulance et la porte s’est fermée.

Quand je me suis retourné, j’ai vu le père qui déboulait enfin du ponton en titubant et en gueulant. J’ai dit un truc du style : « Ca va, vous inquiétez pas, il est en de bonnes mains ». Quand il a dit « Quel con, ce gosse ! », j’ai cru que j’avais mal entendu. Et là, j’ai vu Robert qui reluquait les fesses grasses de la femme. Et le père, qui l’avait vu aussi, s’est mis à rigoler. Je te jure, il rigolait.

Quelques jours après, je suis revenu au bateau. Le cubi de rosé était encore là, avec les verres à côté. Tout l’arrière avait cramé et le moteur était noir. Sur le bord, il y avait une petite voiture d’enfant, un jouet. Je l’ai ramassé et je me suis dit que je le lui amènerais, plus tard, à l’hôpital. La veille, on m’avait même pas laissé le voir. Le père était venu à ma rencontre dans le couloir et avait dit à l’infirmière qu’il ne me connaissait pas, qu’il ne m’avait jamais vu et qu’il était pas question qu’un inconnu vienne voir son fils.

J’y retournerai dans quelques jours. On verra bien.

L’apéro

Robart, peintre et citadin

Portrait de Patrick Robart, peintre installé depuis 40 ans à la Cité de Carcassonne, paru dans L’Indépendrobartant du 7 mai 2011 (photo Claude Boyer)

Merci pour ce moment