Du bois dont on fait les hommes

Yann Pajot, charpentier de marine, redonne vie aux vénérables navires en bois, dans le cadre d’un chantier d’insertion unique en France mis en place par le Parc Naturel Régional de la Narbonnaise à Mandirac.

« Vpajotous savez, des fois, les manuels comme nous, ils n’ont pas les mots pour dire ce qu’ils ressentent « . La phrase est signée André Aversa, 89 ans, l’un des derniers héritiers du savoir-faire des charpentiers de marine de Méditerranée. Lorsqu’on appelle ce vieil homme, à Sète, et qu’on lui explique qu’on voudrait qu’il nous parle de son jeune confrère Yann Pajot, on dirait que sa voix s’éclaire à l’autre bout du fil. « Il a une valeur énorme ce garçon. Ce qu’il fait, c’est extraordinaire ! Il est un peu comme mon fils, moi qui n’ai eu que trois filles », plaisante le créateur du Musée de la Mer de Sète, père de la restauration de la plupart des bateaux traditionnels de la Méditerranée. « André Aversa est un puits de savoir », sourit en écho Yann Pajot, assis sur une traverse qui soutient la coque du Miguel-Caldentey. En ce matin de début octobre, la lumière est douce, et le chantier de restauration de cette extraordinaire goélette de 30 m, construite en 1916 à Palma de Majorque, bat son plein. La vieille carcasse épuisée de ce formidable bateau de transport, capable de convoyer 90 tonnes d’agrumes de Valencia aux ports de la Méditerranée, est arrivée au chantier de Mandirac, au bord du Canal de La Robine en janvier 2007. Dix ans après, le travail accompli est colossal et ce bateau, classé monument historique, a seulement conservé un tiers de ses pièces d’origine. Tout le reste, des bordés aux membrures, de la crosse d’étrave au tube de jaumière, a fait l’objet d’une restauration qui va bien au-delà du simple remplacement à l’identique. « Il aurait été plus facile d’en construire un neuf », reconnaît Yann Pajot, qui dirige la restauration dans le cadre d’un chantier d’insertion. « Sans eux, je ne suis rien », lâche le charpentier professionnel en se tournant vers ces huit personnes qui effectuent des séjours afin d’acquérir un savoir-faire, mais aussi une fierté d’un travail qui a la beauté, la robustesse et l’harmonie pour résultat. Cet accompagnement à une « remise en selle professionnelle » de ses stagiaires, Yann Pajot en est fier. Il est surtout heureux que le Parc naturel Régional (PNR) de la Narbonnaise soutienne cette initiative où le ministre de la Culture joue son rôle de garant d’une restauration patrimoniale parfaite. Il est aussi content de savoir que, lorsqu’il sera terminé, le Miguel Caldentey va à nouveau naviguer, et pas seulement comme un objet d’ornement : le projet de réhabilitation prévoit en effet que la goélette sera réarmée en bateau de commerce tout en transportant une douzaine de passagers qui aideront à la manœuvre des 450 m2 de voiles du gréement aurique.

« C’est un métier-passion »

Mais ce navire – l’un des plus gros bateaux patrimoniaux de France – n’est pas la seule fierté de Yann Pajot. A 44 ans, ce natif de Dordogne a déjà à son actif plusieurs restaurations en Méditerranée, grâce à l’association Conservatoire maritime et fluvial, comme la Marie-Thérèse, dernier bateau de travail du Canal du Midi, et une impressionnante série de barques catalanes comme la Mary-Flore. « C’est un métier-passion », glisse-t-il, en se souvenant de cette enfance où, dès l’âge de 13 ou 14 ans, il s’arrange pour cacher à ses parents le seul avenir qu’il envisage, celui de la charpenterie de marine. Autour de la maison familiale en Charente-Maritime, le petit Yann fait le tour des vasières et des cimetières de bateaux, et passe tout son temps libre au chantier Paraveau, à La Cayenne, près de Marennes. « C’est là que j’ai appris le plus », raconte-t-il. La technique, bien sûr, mais aussi une certaine idée du temps, de la patience, de la durée. Bien loin de la précipitation qui est exclue dans son métier. Le choix des arbres sur pied pour évaluer celui dont la courbe naturelle s’adaptera au mieux à la forme de la pièce à créer, l’abattage « à la lune descendante de février », que Yann Pajot essaie de respecter le plus possible encore aujourd’hui, le séchage naturel du bois, qui évite les mauvaises surprises à l’assemblage et garantit mieux que tout l’étanchéité de la coque. Et puis, évidemment, « ce matériau extraordinaire et sa mise en œuvre dans la construction navale que vous ne retrouvez nulle part ailleurs ». Ce tempo, cette observation stricte de savoir-faire ancestraux, est parfois difficile à combiner avec celui des partenaires financiers, dicté par les budgets annuels. Mais Yann Pajot le reconnaît : le PNR a compris l’intérêt de faire revivre ces bateaux qui ont façonné, en quelque sorte, l’histoire du territoire, lorsqu’ils débarquaient leur cargaison à Port-La Nouvelle où qu’ils croisaient au large de Gruissan. « Un devoir de mémoire pour les générations qui viennent », explique-t-il avec un geste de ses grandes mains calleuses où s’accroche de la sciure. Les mêmes que celles de ses prédécesseurs depuis des siècles.

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A 102 ans, Josefa Vicente Ramos retrouve sa nationalité

PHOTO CHRISTOPHE BARREAU JOSEFA VIANTE RAMOS

PHOTO CHRISTOPHE BARREAU

Femme de combattant Républicain, Josefa Vicente Ramos, une ancienne ouvrière réfugiée à Roullens dans l’Aude, vient de bénéficier de la loi de 2002, qui permet de récupérer la nationalité espagnole. Article paru dans L’Indépendant en mars 2015.

C’est une petite vieille dame bien mise, aux cheveux blancs impeccablement peignés, aux mains sagement posées sur son cardigan. Des mains qui en ont vu, qui ont malaxé du linge, tordu des serpillières, manié des sécateurs et des bigos au pied des souches. Qui ont lavé des carreaux, aussi, ce qui a d’ailleurs coûté un œil à Josefa Vicente Ramos. Elle était alors âgée de 18 ans et vivait à Ciudad Lineal, un quartier excentré de Madrid où ses parents étaient les gardiens d’une « maison de riches » et veillaient sur un élevage de poules.

Aujourd’hui, dans sa petite maison proprette du quartier de Grazailles à Carcassonne, Josefa se souvient, dans un savoureux mélange de Français et d’Espagnol qui fait tendre l’oreille au visiteur. Et quand ses souvenirs s’emmêlent, son fils Raymond Beltran et sa belle-fille Jeanne-Marie sont là. Car Josefa « fera » 103 ans le 12 juin prochain. Un bel anniversaire pour fêter la nationalité espagnole qu’elle vient de « récupérer », c’est le terme officiel, 65 ans après l’avoir perdue au profit de la nationalité française. Comme elle, ils sont plus de 4 000 à avoir fait la démarche, sur les trois départements que couvre le Consulat de Perpignan (Aude, PO et Ariège).

Au départ, c’est pour une question d’imposition de la pension de guerre de son époux que la démarche a été entreprise. Mais avec ces « papeles », c’est toute une vie qui revient à la surface. Vie de labeur, de combat, d’exil, puis de labeur encore, qui recoupe celle des très nombreux réfugiés de la Retirada. En 1939, c’est son mari José Beltran qui fuit l’Espagne, atterrit au camp du Barcarès, et réussit à en sortir grâce à un homonyme, originaire du même village que lui (Xert, près de Vinaroz, dans la province de Valencia) qui le fait passer pour son cousin. José va vivre cette vie si particulière des Républicains espagnols exilés en France et qui furent parmi les premiers Résistants.

« Du Barcarès et de la Résistance, il ne m’en a jamais parlé », soupire Raymond Beltran, qui a cependant recueilli les confidences de l’abbé Jean Courtessoles sur cette période du passé de son père.

Pendant ce temps, Josefa et ses deux enfants se sont repliés sur Madrid, où José était concierge avant la guerre. Ce n’est qu’en 1949 qu’il les fera venir en France, à Roullens précisément, où un ami maçon l’a embauché. « Mon père considérait qu’il avait choisi la France, qu’il avait décidé d’y rester, et avait déjà entrepris des démarches pour être nationalisé ». En 1950, c’est chose faite, et la famille devient française. Il aura donc fallu 65 ans pour que Josefa retrouve la double appartenance qui ne l’a, au fond, jamais quittée. Son fils Raymond, dont les travaux sur la laïcité – il a tenu douze ans une chronique dans L’Indépendant sur le sujet – sont aujourd’hui lus en Espagne, envisage peut-être, lui aussi, de s’engager dans la démarche. Et pour prouver ce qu’il reste d’espagnol en lui, il raconte une anecdote surprenante. Il y a quelques années, il avait accompagné un groupe de différentes nationalités à une course landaise. Il a été le seul à comprendre – à sentir plutôt – pourquoi les Espagnols s’indignaient de voir la vachette entravée par une corde. « Il n’y a qu’eux pour ne pas supporter de voir un taureau humilié».

Tombée pour elle

Portrait de la romancière britannique Kate Mosse, propriétaire d’une maison aux pieds de la Cité de Carcassonne depuis 26 ans. Une partie de l’intrigue de son immense succès littéraire, Labyrinth, se déroule à Carcassonne. Paru dans l’Indépendant en avril 2015.

PHOTO CLAUDE BOYER PORTRAIT KATE MOSSE A L'HOTEL DE LA CITE

PHOTO CLAUDE BOYER 

Robart, peintre et citadin

Portrait de Patrick Robart, peintre installé depuis 40 ans à la Cité de Carcassonne, paru dans L’Indépendrobartant du 7 mai 2011 (photo Claude Boyer)

Résistant de toujours

Portrait de Lucien Villa, 92 ans, paru dans l’édition de Carcassonne de L’Indépendant, le dimanche 4 mai 2014