P1010098L’apéro

Franchement, quand je les ai vus arriver, j’ai compris que ça allait tourner mal.

Le père portait la glacière. Il riait tellement fort que ça faisait trembler son gros ventre recouvert d’une marinière à rayures bleues. Il a recalé les lunettes de soleil sur son nez et a tapé violemment sur les fesses de sa femme en riant de plus belle. « Bouge ton gros cul, il a dit, que Robert puisse monter à bord ».

Sa femme a rien dit. Je crois qu’elle avait un peu honte. Enfin, c’est ce que j’ai pensé sur le coup. Elle avait l’air un peu triste, avec ses longs cheveux noirs autour de son visage bouffi et rouge. Le Robert en question a lancé un sourire égrillard au père. Je me suis dit que c’était pas très clair entre ces trois-là. Mais bon. On voit des gens tellement bizarres dans ce petit port. Alors, un type qui partage sa femme avec un autre, pourquoi pas… Après tout, c’est pas mon problème. Ils payent leur place, ils règlent leurs consommations au bar. Ce qu’ils font après dans la cabine, lorsqu’ils sont au large, ça me regarde pas, tu vois ?

Non, ce qui m’a mis mal à l’aise de suite, c’est le gosse. Il suivait à quelques mètres derrière, sur le ponton. Il avait l’air perdu. Je crois que j’avais jamais vu un gamin comme ça. Maigre, le poil noir, plus noir encore que la femme, mais avec un air de famille, ça, je l’ai vu de suite. A un moment – c’était juste avant qu’ils montent sur le bateau – il m’a semblé le voir pleurer. Pauvre gosse, j’ai pensé. C’est drôle, à ce moment je l’ai imaginé, l’hiver, se réveillant dans une maison sale, passant entre les bouteilles vides et les verres parsemés sur le sol, arrivant à la cuisine et buvant un grand verre de lait avant de partir dans le froid, la goutte au nez, vers l’école. J’ai même pensé : finalement, quand il est à l’école, il est loin de toute cette boue et il sourit, peut-être, en jouant au foot dans la cour avec ses copains…

Là, il souriait pas. Le père a mis un pied sur le bateau, a failli se foutre à l’eau, puis a raidi un peu les amarres pour que les trois autres puissent se hisser à bord. La femme aussi avait l’air bien entamée. Et Robert, lui, s’est allongé sur le ponton avant de parvenir, péniblement, à se mettre debout pour monter à son tour sur la barque. Le gosse, lui, a embarqué sans problème et est allé se mettre à l’arrière, près du moteur. Il s’est mis à regarder l’eau du port et les gros muges qui se promènent toute la journée entre les bateaux. « Papa, on pêche ? », il a demandé. Et l’autre gros a simplement dit « Fais pas chier », ou un truc dans ce genre. Après, ils l’ont plus regardé, un peu comme un chien à qui on demande de se faire oublier. A un moment, Robert a dit qu’ils avaient oublié le cubi. « Putain, le rosé ! » a dit le père. « T’es con ou quoi. Sans rosé, pas de bateau », il a ajouté. Et là, j’ai vu le gamin qui se crispait, comme si le mot « rosé » avait réveillé en lui je sais pas quoi. Mais ça devait pas être drôle, et il a continué à regarder les muges, dans l’eau.

Là, je suis allé faire un tour. J’en avais marre de ce spectacle. J’ai pensé qu’on aurait dû mettre en place un alcootest pour les bateaux. C’est vrai quoi ! Quand tu as la chance de venir passer un moment dans cet endroit – un des rares de la côte où le béton n’a pas tout bousillé – t’as intérêt à être lucide. Sinon, t’en profites pas, et c’est dommage.

J’ai discuté avec le capitaine du port. Lui aussi, il picolait pas mal, mais c’était pas pareil. Au fond, il vivait toute son existence dans ce coin de paradis et à la longue, c’était peut-être pas si facile que çà. En plus, sa femme relevait tout juste d’une maladie grave et ça, je respecte.

J’aurais pas dû revenir au bar. J’aurais dû prendre ma bagnole et tracer vers la ville, comme j’avais prévu. Mais j’ai pris mon café et je me suis assis à la même table, face au bateau où la famille tuyau de poële était en train de se préparer à sortir.

Entre temps, ils avaient dû biberonner un max. Le père avait enlevé son tee-shirt et on voyait son gros ventre tressauter à chaque éclat de rire. La femme était en maillot, et sa chair était rose avec un tas de plis en dessous des seins qu’elle avait juste cachés par un morceau de tissus minuscule. Et Robert coupait des tranches de saucisson en disant : « On va juste finir l’apéro et après on sort ».

Alors, le père a dit « on y va ! ». Il s’est redressé en titubant et a commencé à tripoter le moteur du bateau. L’engin a toussé, puis s’est mis en marche. Et là, j’ai commencé à comprendre que ça tournait pas rond. J’ai vu le père attraper le jerrican d’essence, ouvrir le réservoir du moteur. Et c’est quand il s’est mis à verser le carburant dedans que je me suis levé en disant dans ma tête : « Remplir un moteur allumé, mais quel con ! ». C’était déjà trop tard.

En même temps que je courais vers le bateau, j’ai vu les flammes. Le père s’était éloigné et regardait le moteur flamber. Moi, j’ai vu que le gosse, ses cheveux noirs qui commençaient à brûler, et cet air bizarre qu’il avait en regardant son père. Je suis arrivé, j’ai pas réfléchi, je l’ai attrapé sous les aisselles et je l’ai pris dans mes bras en le tirant sur le ponton. Il avait la moitié du visage cramé et les trois autres restaient là, assis, le verre à la main.

J’ai porté le gosse en leur criant : « L’extincteur, putain, l’extincteur ! » et puis je me suis plus occupé d’eux. Dans mes bras, je sentais la respiration du gamin. Il avait pas crié une seule fois. Il me regardait avec ses cheveux et sa tête à moitié brûlée. Heureusement, le capitaine du port avait appelé les pompiers et ils sont arrivés avant que les trois autres ne réussissent à s’extirper du bateau en hurlant. J’ai fini par lâcher l’enfant entre les mains d’une toubib habillée de blanc. Je me souviens du visage calme de cette femme. Elle l’a demandé : « C’est votre fils ? » et j’ai dit « Oui », je sais pas pourquoi. Puis ils l’ont fait disparaître dans l’ambulance et la porte s’est fermée.

Quand je me suis retourné, j’ai vu le père qui déboulait enfin du ponton en titubant et en gueulant. J’ai dit un truc du style : « Ca va, vous inquiétez pas, il est en de bonnes mains ». Quand il a dit « Quel con, ce gosse ! », j’ai cru que j’avais mal entendu. Et là, j’ai vu Robert qui reluquait les fesses grasses de la femme. Et le père, qui l’avait vu aussi, s’est mis à rigoler. Je te jure, il rigolait.

Quelques jours après, je suis revenu au bateau. Le cubi de rosé était encore là, avec les verres à côté. Tout l’arrière avait cramé et le moteur était noir. Sur le bord, il y avait une petite voiture d’enfant, un jouet. Je l’ai ramassé et je me suis dit que je le lui amènerais, plus tard, à l’hôpital. La veille, on m’avait même pas laissé le voir. Le père était venu à ma rencontre dans le couloir et avait dit à l’infirmière qu’il ne me connaissait pas, qu’il ne m’avait jamais vu et qu’il était pas question qu’un inconnu vienne voir son fils.

J’y retournerai dans quelques jours. On verra bien.

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L’apéro

2 réflexions sur “L’apéro

  1. La petite musique des longs étés… La simplicité, les rythmes (mais quelques virgules en trop, à mon goût), l’émotion, la retenue, on se laisse embarquer en effet. Je pense aussi à un court court-métrage, ou à une courte bande dessinée ?

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