Lisa

Cheval ElectriqueAu début, elle n’était pas d’accord.
Elle avait peur et très envie à la fois, mais elle lui avait dit non. Ensuite, son esprit s’était brouillé en regardant la petite fille qui jouait près du cheval à bascule du centre commercial. Elle avait surtout vu son regard à lui, pétillant de bonheur, et ce sourire qu’il avait si rarement sur le visage depuis ses trois fausses-couches successives.
Alors, elle avait dit : « On le fait », avant que son cerveau ne se brouille complètement.
La petit fille jouait toujours, les yeux dans le vague. Elle avait une frange ravissante, une robe rouge et des sandales en cuir. Elle était bronzée, et venait probablement de passer le mois d’août à la plage.
Un peu plus loin, dans la boutique, ses parents discutaient avec un vendeur d’appareils photos. Un couple de passage, certainement, ayant fait halte sans crainte dans cette galerie marchande d’une petite ville. Des gens modestes, légèrement vêtus de couleurs criardes, et qui profitaient de la climatisation du magasin pour se faire croire qu’ils allaient acheter un caméscope.
La jeune femme regarda à nouveau la petite fille et sentit une grande tendresse l’envahir. Le même sentiment qu’elle avait eu chaque fois qu’on lui avait annoncé qu’elle était enceinte. Son compagnon avait mis ses lunettes de soleil et s’avançait maintenant vers l’enfant. Elle le vit se pencher pour lui parler et regarda l’enfant le suivre en souriant. Dans la boutique, les parents continuaient à discuter.
« Elle s’appelle Lisa », lui dit-il quand ils furent sortis de la galerie marchande. Et puis : « Ralentis, nous sortons tranquillement avec notre enfant pour aller prendre la voiture, c’est tout. Détends-toi ». Elle baissa les yeux et les suivit, d’une démarche aussi paisible que possible, jusqu’à la Simca 1307 rouge garée devant le magasin. Il fit monter la petite à l’arrière et prit place au volant, rangea calmement le pare-soleil et mit en marche. Ils prirent la route vers la montagne. Au même moment, dans la boutique, les parents se retournèrent et commencèrent à chercher Lisa dans le va-et-vient des clients. Lorsque les premières voitures de police arrivèrent, le couple et l’enfant étaient déjà loin dans les collines bleutées.

« Je crois qu’elle a soif », dit-il. « J’ai oublié de la faire boire avant de partir de la maison, ce matin. Tu as pris sa bouteille ? ». La jeune femme chercha dans un sac isotherme et tendit à l’enfant une gourde en plastique rose. La petit but et sourit. Elle restait silencieuse à l’arrière de la voiture tandis que défilaient les platanes sur le bord de la route. L’homme repositionna ses mains sur le volant et prit une grande inspiration. Il riait. « Ma mère nous attend pour dîner. Depuis le temps qu’elle n’a pas vu la petite, elle va être surprise. Tu aurais pu l’habiller un peu plus chaudement. Tu sais que les soirées sont fraîches là-haut ». Il riait encore. « La dernière fois qu’on est venus la voir avec elle, Lisa s’est enrhumée … »
« Tais-toi », le coupa la jeune femme. Puis elle se tourna vers l’arrière de la voiture et s’adressa à l’enfant. « Papa et maman sont là, n’aies pas peur » lui dit-elle doucement. Mais l’enfant n’avait pas l’air d’avoir peur. Elle avait appuyé sa tête contre la portière et regardait par la vitre le paysage monotone, suivant des yeux les troupeaux de vaches quand ils en croisaient un. Elle finit par s’endormir.

Ils roulèrent une heure, passèrent un col et redescendirent dans la vallée en contrebas. A plusieurs reprises, ils parlèrent de ces vacances formidables qu’ils allaient vivre avec Lisa, en fois passée la corvée de la visite à la mère du jeune homme. Ils avaient réservé au camping, près de la rivière, sous un grand arbre. Lisa aurait sa petite tente juste à côté de la leur. Le soir, ils feraient durer le moment avant d’aller se coucher, joueraient avec la petite qui s’endormirait dans leur bras, fatiguée par les longs bains dans la rivière. Le matin, elle viendrait se glisser entre eux pour les réveiller. Et il y aurait l’odeur du café et le bruit des céréales lorsqu’on verse le lait dessus.
Ils venaient de traverser un gros village lorsque la petite se réveilla. La jeune femme se retourna et vit que le visage de l’enfant avait changé. Elle ne tarda pas à se mettre à pleurer et à appeler « Maman ». « Arrête-toi », dit la jeune femme. Lorsque la voiture fut immobile sur le bas-côté, elle passa à l’arrière et prit l’enfant dans ses bras. « Calme-toi, lui dit-elle. On va bientôt arriver. Maman est là. Regarde, Papa a mis son chapeau qui te fait rire d’habitude ». La petite pleurait de plus en plus fort, elle se débattait avec les bras et les mains. « Elle fait un caprice, tu sais bien », dit le jeune homme sans se départir de son sourire. « Ca ira mieux quand nous serons chez ma mère, je lui sortirai sa boîte de cubes et elle se calmera. Ne t’en fais pas, ne t’en fais pas », répéta-t-il, sans savoir très bien s’il parlait à sa compagne ou à l’enfant dont le visage, tordu, ruisselait de larmes.

A l’entrée de la ville suivante, ils s’arrêtèrent devant une grande surface. Ils garèrent la voiture et descendirent, tirant l’enfant par le bras. Le vigile posté à l’entrée fit un sourire au jeune homme, et s’adressa à l’enfant « mais alors, c’est quoi ce gros malheur … ». Puis il regarda à nouveau le jeune homme et lui dit avec un clin d’oeil : « Il y a un cheval à bascule au fond du magasin. Je ne connais pas un chagrin d’enfant qui lui résiste ». « On va y aller, répondit le jeune homme. Je ne sais pas ce qu’elle a depuis ce matin. C’est peut-être la chaleur ». Le vigile sourit à nouveau et retourna à sa surveillance. Ils avancèrent entre les boutiques du centre commercial, la petite pleurant de plus en plus fort, et ils virent le cheval en plastique scintillant au fond de la galerie.

Une heure plus tard, la gendarmerie signala par radio la découverte d’une enfant errant seule dans une galerie marchande, à 80 kilomètres de l’endroit où un couple, en début d’après-midi, avait constaté la disparition de sa petite fille. Le signalement semblait correspondre, mais il fallait rester prudent. On fit monter le père, hagard, dans un hélicoptère pour aller reconnaître l’enfant. Il raconta plus tard que ce furent les minutes les plus éprouvantes de sa vie. Jusqu’à ce que Lisa, dans l’entrée d’une galerie marchande étrangement similaire à celle où sa trace avait été perdue, se jette dans ses bras. Et qu’il puisse annoncer à sa femme, par la radio des gendarmes, que l’enfant était retrouvée.
Elle fut examinée par un médecin qui ne trouva aucune trace de sévices quelconques. Juste un bleu près du poignet par lequel elle avait été tirée vers un cheval à bascule aux yeux rieurs.

Le propriétaire d’un camping situé au bord d’une rivière reçut le soir même un coup de fil, passé d’une cabine téléphonique. Le couple qui avait appelé quelques mois plus tôt annulait sa réservation. Leur petite fille Lisa était malade, et ils ne pourraient pas prendre de vacances cette année.

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Viviane

Texte écrit après l’escapade de l’ourse Viviane de la réserve de Sigean en juillet 2013.viviane

Elle avait nagé longtemps, la fraîcheur de l’eau lui faisant du bien dans la moiteur torride de la nuit d’été. Elle nageait au milieu des étangs vers la ligne plus claire de la plage et vers le bruit, au-delà, de la voie de chemin de fer dont elle entendait le murmure de temps à autre, lorsqu’un train éclairé tranchait la pénombre.
Elle était seule, enfin.
Le trou de grillage dans lequel elle s’était glissée lui avait tout juste effleuré le poil, et elle s’était demandée si elle n’était pas à nouveau dans une de ces cages où elle avait l ‘habitude de tourner en rond, jour après jour, depuis le début de son existence.
Mais non. Elle était sortie.
Elle ne savait pas au juste où elle était . Devant elle, il n’y avait que cette étendue d’eau noire, fraîche à ses flancs. Et un horizon sombre mais qu’elle pressentait infini. Pour la première fois depuis toujours.
Elle sentit le sable sous ses pattes. Elle approchait de la grève et huma tout d’un coup l’odeur acre et salée qui lui était familière. Elle attrapa un poisson qui passait près d’elle et en mangea la moitié, en commençant par la tête. Elle le traîna ensuite avec elle sur le rivage et le finit en grognant de plaisir. Elle mangeait et elle était libre.
Il fallait avancer, dans la nuit. Plus loin, derrière ces basses collines qui barraient l’horizon, il y avait cette odeur, plus forte encore, plus marine. La mer. L’immensité du large. Elle ne savait pas vraiment pourquoi, mais c’était une sorte de promesse de liberté plus grande encore. Plus fraîche aussi.
Longtemps, durant toute sa vie captive, elle avait dressé son museau lorsque cette odeur se faisait sentir dans la réserve. Un appel venu du fond de son cerveau, comme inscrit en elle depuis des générations.
Elle décida de s’arrêter. Il y avait cet homme aux mains douces et à la voix rauque qui lui amenait ses poissons tous les jours. Il y avait ces gens qui la regardaient en souriant et ces enfants qui se cachaient les yeux en la voyant, derrière la barrière. Les Hommes. Elle choisit de ne plus y penser. Il fallait marcher, plus loin encore.
Elle se blottit dans un buisson et elle s’endormit roulée en boule, à l’abri derrière son épaisse couche de poils, invulnérable. Un jeune goéland s’envola en criant. Elle rêvait déjà et ses rêves étaient de torrents et de glace.

Au matin, il y eut un train dont les roues crissaient plus fort que les autres. Elle s’éveilla doucement, pourtant, car la cage était loin derrière elle maintenant. Couchée sur le dos, elle lissa les poils de son ventre, lécha ses pattes et se remit en route.
Elle marcha, puis nagea à nouveau dans un petit étang plus salé et dont les eaux étaient étrangement roses. Elle attrapa un gros poisson qu’elle mangea en trois fois, en gardant longuement les viscères dans la gueule. Elle pensa à nouveau à l’homme aux mains douces puis elle reprit sa marche vers une falaise blanche qui l’attirait étrangement. Lorsqu’elle l’atteignit, elle suivit un vague chemin dans les roseaux avant d’arriver à l’entrée de la grotte. Le soleil commençait à mordre et elle pénétra dans la cavité en grognant. Elle s’étendit dans la pénombre et mit sa patte sur ses yeux. Elle s’endormit à nouveau.

On pense qu’elle resta là trois jours. On retrouva au fond de la grotte, plus tard, quelques nageoires de poissons qu’elle avait délicatement découpées. D’un autre poisson, beaucoup plus gros, on s’aperçut qu’elle n’avait mangé que la tête et le ventre. Friandises pour un animal repu.

Elle fut capturée et remise dans sa cage. Les enfants défilèrent à nouveau devant elle en se cachant les yeux. Un journal publia une photo d’elle en disant qu’elle souriait aux clients de la réserve.
Le soir, elle rêvait de poissons immenses et d’étendues d’eau infinies.

L’apéro

P1010098L’apéro

Franchement, quand je les ai vus arriver, j’ai compris que ça allait tourner mal.

Le père portait la glacière. Il riait tellement fort que ça faisait trembler son gros ventre recouvert d’une marinière à rayures bleues. Il a recalé les lunettes de soleil sur son nez et a tapé violemment sur les fesses de sa femme en riant de plus belle. « Bouge ton gros cul, il a dit, que Robert puisse monter à bord ».

Sa femme a rien dit. Je crois qu’elle avait un peu honte. Enfin, c’est ce que j’ai pensé sur le coup. Elle avait l’air un peu triste, avec ses longs cheveux noirs autour de son visage bouffi et rouge. Le Robert en question a lancé un sourire égrillard au père. Je me suis dit que c’était pas très clair entre ces trois-là. Mais bon. On voit des gens tellement bizarres dans ce petit port. Alors, un type qui partage sa femme avec un autre, pourquoi pas… Après tout, c’est pas mon problème. Ils payent leur place, ils règlent leurs consommations au bar. Ce qu’ils font après dans la cabine, lorsqu’ils sont au large, ça me regarde pas, tu vois ?

Non, ce qui m’a mis mal à l’aise de suite, c’est le gosse. Il suivait à quelques mètres derrière, sur le ponton. Il avait l’air perdu. Je crois que j’avais jamais vu un gamin comme ça. Maigre, le poil noir, plus noir encore que la femme, mais avec un air de famille, ça, je l’ai vu de suite. A un moment – c’était juste avant qu’ils montent sur le bateau – il m’a semblé le voir pleurer. Pauvre gosse, j’ai pensé. C’est drôle, à ce moment je l’ai imaginé, l’hiver, se réveillant dans une maison sale, passant entre les bouteilles vides et les verres parsemés sur le sol, arrivant à la cuisine et buvant un grand verre de lait avant de partir dans le froid, la goutte au nez, vers l’école. J’ai même pensé : finalement, quand il est à l’école, il est loin de toute cette boue et il sourit, peut-être, en jouant au foot dans la cour avec ses copains…

Là, il souriait pas. Le père a mis un pied sur le bateau, a failli se foutre à l’eau, puis a raidi un peu les amarres pour que les trois autres puissent se hisser à bord. La femme aussi avait l’air bien entamée. Et Robert, lui, s’est allongé sur le ponton avant de parvenir, péniblement, à se mettre debout pour monter à son tour sur la barque. Le gosse, lui, a embarqué sans problème et est allé se mettre à l’arrière, près du moteur. Il s’est mis à regarder l’eau du port et les gros muges qui se promènent toute la journée entre les bateaux. « Papa, on pêche ? », il a demandé. Et l’autre gros a simplement dit « Fais pas chier », ou un truc dans ce genre. Après, ils l’ont plus regardé, un peu comme un chien à qui on demande de se faire oublier. A un moment, Robert a dit qu’ils avaient oublié le cubi. « Putain, le rosé ! » a dit le père. « T’es con ou quoi. Sans rosé, pas de bateau », il a ajouté. Et là, j’ai vu le gamin qui se crispait, comme si le mot « rosé » avait réveillé en lui je sais pas quoi. Mais ça devait pas être drôle, et il a continué à regarder les muges, dans l’eau.

Là, je suis allé faire un tour. J’en avais marre de ce spectacle. J’ai pensé qu’on aurait dû mettre en place un alcootest pour les bateaux. C’est vrai quoi ! Quand tu as la chance de venir passer un moment dans cet endroit – un des rares de la côte où le béton n’a pas tout bousillé – t’as intérêt à être lucide. Sinon, t’en profites pas, et c’est dommage.

J’ai discuté avec le capitaine du port. Lui aussi, il picolait pas mal, mais c’était pas pareil. Au fond, il vivait toute son existence dans ce coin de paradis et à la longue, c’était peut-être pas si facile que çà. En plus, sa femme relevait tout juste d’une maladie grave et ça, je respecte.

J’aurais pas dû revenir au bar. J’aurais dû prendre ma bagnole et tracer vers la ville, comme j’avais prévu. Mais j’ai pris mon café et je me suis assis à la même table, face au bateau où la famille tuyau de poële était en train de se préparer à sortir.

Entre temps, ils avaient dû biberonner un max. Le père avait enlevé son tee-shirt et on voyait son gros ventre tressauter à chaque éclat de rire. La femme était en maillot, et sa chair était rose avec un tas de plis en dessous des seins qu’elle avait juste cachés par un morceau de tissus minuscule. Et Robert coupait des tranches de saucisson en disant : « On va juste finir l’apéro et après on sort ».

Alors, le père a dit « on y va ! ». Il s’est redressé en titubant et a commencé à tripoter le moteur du bateau. L’engin a toussé, puis s’est mis en marche. Et là, j’ai commencé à comprendre que ça tournait pas rond. J’ai vu le père attraper le jerrican d’essence, ouvrir le réservoir du moteur. Et c’est quand il s’est mis à verser le carburant dedans que je me suis levé en disant dans ma tête : « Remplir un moteur allumé, mais quel con ! ». C’était déjà trop tard.

En même temps que je courais vers le bateau, j’ai vu les flammes. Le père s’était éloigné et regardait le moteur flamber. Moi, j’ai vu que le gosse, ses cheveux noirs qui commençaient à brûler, et cet air bizarre qu’il avait en regardant son père. Je suis arrivé, j’ai pas réfléchi, je l’ai attrapé sous les aisselles et je l’ai pris dans mes bras en le tirant sur le ponton. Il avait la moitié du visage cramé et les trois autres restaient là, assis, le verre à la main.

J’ai porté le gosse en leur criant : « L’extincteur, putain, l’extincteur ! » et puis je me suis plus occupé d’eux. Dans mes bras, je sentais la respiration du gamin. Il avait pas crié une seule fois. Il me regardait avec ses cheveux et sa tête à moitié brûlée. Heureusement, le capitaine du port avait appelé les pompiers et ils sont arrivés avant que les trois autres ne réussissent à s’extirper du bateau en hurlant. J’ai fini par lâcher l’enfant entre les mains d’une toubib habillée de blanc. Je me souviens du visage calme de cette femme. Elle l’a demandé : « C’est votre fils ? » et j’ai dit « Oui », je sais pas pourquoi. Puis ils l’ont fait disparaître dans l’ambulance et la porte s’est fermée.

Quand je me suis retourné, j’ai vu le père qui déboulait enfin du ponton en titubant et en gueulant. J’ai dit un truc du style : « Ca va, vous inquiétez pas, il est en de bonnes mains ». Quand il a dit « Quel con, ce gosse ! », j’ai cru que j’avais mal entendu. Et là, j’ai vu Robert qui reluquait les fesses grasses de la femme. Et le père, qui l’avait vu aussi, s’est mis à rigoler. Je te jure, il rigolait.

Quelques jours après, je suis revenu au bateau. Le cubi de rosé était encore là, avec les verres à côté. Tout l’arrière avait cramé et le moteur était noir. Sur le bord, il y avait une petite voiture d’enfant, un jouet. Je l’ai ramassé et je me suis dit que je le lui amènerais, plus tard, à l’hôpital. La veille, on m’avait même pas laissé le voir. Le père était venu à ma rencontre dans le couloir et avait dit à l’infirmière qu’il ne me connaissait pas, qu’il ne m’avait jamais vu et qu’il était pas question qu’un inconnu vienne voir son fils.

J’y retournerai dans quelques jours. On verra bien.