Tu es l’homme

Texte écrit après une corrida de José Tomàs aux Arènes de Nîmes, vécue en compagnie de Louis Rouquette, Serge Bonnery et  François Miquel.

Tu es l’homme.

Ils sont des milliers, là, autour, mais ce soir toi seul es l’homme.

Des gradins suintent la peur et le plaisir mêlés. Tout à l’heure, le silence était impressionnant pour des travées aussi remplies. Comme s’ils voulaient t’entendre respirer. Comme s’ils voulaient percevoir ce que tu ne dis jamais, ce qui trotte au fond de ton crâne. (Avance. Cale-toi. Ne bouge jamais. Apprivoise cette jambe qui voudrait partir en arrière. Ne te précipite pas. Attends. Ne souris pas. Ne t’enthousiasme pas. Interdis-toi tout geste de défi – tu sais bien ce qu’il peut en coûter. Fais-le venir. ne le provoque pas. Tu es l’homme).

Les autres n’ont pas d’importance. Certains font se lever les foules. Certains donnent le sourire. certains aussi énervent tout le monde. Des gradins viennent des huées, des applaudissements, des apostrophes en Espagnol. Pour toi, le silence – et parfois quelques Olé qui semblent sortir directement du ventre, comme dans un souffle. C’est cela que tu aimes. Quand ils sont comme toi, tous, retirés dans la profondeur d’eux-mêmes. Quand le tremblement intérieur se propage partout, irriguant le cerveau. (Maintenant. Amène-le au cheval. Fais danser la cape. Il a compris. Tu es l’adversaire. Tu es l’homme).

Tout à l’heure, tu sera vraiment seul, chiffon rouge en mains, au centre. Il ne verra plus que toi. Tu es l’homme. Tu dois le ramener à sa condition d’animal magnifique. Ne jamais l’humilier. Le mettre à sa place. Lui donner de l’air. Imposer ta cadence. Imposer ton territoire, immuable. Ne rien lâcher, jamais. (Avance le chiffon. Un seul coup de poignet. Il réfléchit. Gagne quelques centimètres, en avant, toujours. Ca y est, il vient. Tu es l’homme. Il passe. Ton geste est plus important que le sien).

Maintenant, il faut que ça cesse. Tu continuerais bien, et lui aussi, mais il faut libérer ces milliers de silences et de larmes retenues. Il faut que les mains s’agitent, que les bouches hurlent, que les mouchoirs sortent. Ce que tu as commencé ne se terminera jamais. Il y aura d’autres taureaux, d’autres arènes, d’autres milliers de silences rivés au ballet de tes mains. D’autres épées interrompant la quête. Cela ne finira pas. Tu peux esquisser un sourire.

Tu es l’homme.

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