Renaud, la chanson comme la vie

Photo Nathalie Amen-Vals

Le 21 juillet 2003, Renaud était au Festival de Carcassonne. En regardant le très beau docu de Didier Varrod, « Renaud, le rouge et le noir », j’ai eu envie de retrouver le compte-rendu que j’avais fait du magnifique désastre que fut ce concert. Le voilà, tel que publié dans L’Indépendant du 23/07/2003. (Photo archives Nathalie Amen-Vals Midi Libre).

Il est pas loin de minuit, dans un Grand théâtre de la Cité debout et chavirant, applaudissant à tout rompre. Dans le public, surtout aux premiers rangs, certains se sont levés dès le début et ne se sont jamais rassis. Pas une chanson qui n’ait été reprise en choeur par une partie au moins des spectateurs, ivres de cette étonnante communion, et incapables de détourner leur regard de la scène : le voilà, c’est lui, comme on l’attendait, visage un peu bouffi mais de noir anar vêtu, la déconne au coin des lèvres, et cet étrange geste des bras comme pour dire qu’il n’y est pour rien, comme s’il fallait pardonner.

Toujours un petit silence

C’est la fin de deux heures de concert et Renaud chante encore, et nul n’est capable de dire comment il a pu arriver jusque-là. Depuis le début, commencé sous les huées des intermittents du spectacle qui, lundi soir, campaient et hurlaient aux grilles, la voix a été catastrophique. Un désastre, une calamité, fausse à faire grincer des dents, fausse même au point de dérouter le public qui observe toujours au début de chaque chanson un petit silence, comme s’il ne reconnaissait pas la mélodie, comme s’il ne savait pas, lui, où placer sa voix.

C’est surtout flagrant sur les plus belles : En Cloque ou La pêche à la ligne, Coeur perdu ou J’ai voulu planter un oranger. Jusqu’au Déserteur, jusqu’à Mistral Gagnant, et même jusqu’à l’ultime Manu, ce sera le naufrage irrémédiable à chaque attaque de phrase, à chaque modulation dans les aigus. Miraculeusement, et on ne saura jamais pourquoi, la magnifique Baltique – Dieu reconnaîtra les chiens – et Germaine, plongée dans un extraordinaire tourbillon lumineux, échapperont quelque peu au drame qui se joue, ici à Carcassonne, comme hier à Marseille ou avant-hier à Castres : celui d’un chanteur abandonné par sa voix.

La faute à qui, à quoi ? Au Renard qui n’est jamais loin ? Non, car les interventions entre les chansons ne sont pas celles d’un type qui a abusé du jaune. A une trop longue tournée ? Il le dit. On n’y croit pas. La faute à rien. La faute à la vie.

L’amour, malgré tout

Evidemment, on pardonne beaucoup à ceux qu’on aime. Renaud, c’est trop de choses, trop de souvenirs attachés à chaque mélodie, à chaque phrase, même les plus récentes. Alors on l’aide, avec le même regard attendri qu’ont pour lui ses impeccables musiciens, Titi Buccolo en tête, capables de rattraper toutes les errances. Alors on chante, à tue-tête, de A à Z et parfois à sa place : Laisse béton, Marche à l’ombre, Manhattan-Kaboul – on accepte de remplacer Axelle Red. On chante comme on l’aime, nous. Juste et fort. Et il nous le rend bien, « merci infiniment », qu’il dit, après chaque chanson.

Minuit est passé depuis longtemps. Peut-être est-il allé boire un coup ou se coucher, en attendant le prochain soir, la voix qui se dérobera à nouveau et le public qui, malgré tout, lui fera savoir qu’il l’aime en criant, chantant, battant des mains. Nous, on a envie de pleurer et de rire. Parce qu’on a passé une soirée formidable, imparfaite comme la vie, et qu’il ne nous reste de ces deux heures que le plaisir de les avoir passées avec lui. Et ça, personne ne pourra nous l’enlever. Jamais.

Je suis de sa bande

YvesRouqette3©CharlesCamberoqueJésus ? je suis de sa bande. Sans réserve, je suis son homme. Avec les églises ou les sectes qui se réclament de lui, c’est évidemment une autre paire de manches. Elles, non. Mais lui : oui, oui, oui. Je parle du Jésus des Evangiles, bien sûr. Des Evangiles « sine glosa, in extenso, in excelsis« , et point final.

Les questions que soulèvent les travaux des historiens ou des exégètes, des archéologues ou des littérateurs, des illuminés ou des cuistres sont sans effet sur moi. Est-il ressuscité ou non ? Est-il mort sur la croix ou de vieillesse ? N’aurait-il pas fait l’amour avec Madeleine ? Sa mère était-elle vierge avant, pendant et après qu’elle le mette au monde ? Et Jean, le disciple bien aimé, n’aurait-il as été son amant ? Ce ne se dit pas trop encore, mais je sens que ça vient.

De tout ça, je me fiche. Autrement plus revigorante est la bonne nouvelle, vieille comme les textes attribués à Matthieu, Luc, Marc et Jean. Elle tient en peu de mots : Dieu est mort en Jésus. Elle n’affligera que ceux qui s’étaient fabriqué un Dieu fait de cervelle d’homme. Un Dieu en forme de souverain au superlatif : créateur et souverain maître de toutes choses, du monde et de l’Histoire, roi des rois, Dieu des armées, législateur en dix articles, expert comptable des crimes et châtiments, juge suprême et implacable.

Ce Dieu-là, Jésus l’abandonne à ceux qui vont avoir sa peau. Lui qui se définit comme « le vrai chemin vivant qui mène au ciel » ne l’a visiblement jamais rencontré.

Le seul dont il parle est père. C’est le Père, son père et le père de tous, juifs ou pas juifs. Un père qui attend ses enfants au bout de leurs errances, de leurs erreurs et de leurs méfaits. Un père qui, comme dans l’affaire du fils prodigue, a gardé un « veau gras » pour le retour de celui qui l’avait quitté et lui a préparé la chambre pour la vie qui n’en finit pas.

Avec Jésus, surgit un Dieu enfin aimable : peu puissant, comme le sont les pères d’ici-bas, suprêmement dépendant, d’infinie douceur, d’infinie patience, tout amour et dont l’amour aura raison de tout. « Qui me voit, disait Jésus, voit le père ». Soit ! Voici donc Dieu sans un caillou pour reposer la tête, accueillant le publicain, la fille publique et l’étranger, pardonnant à tour de bras, emmenant avec lui dans son royaume – le premier de tous ! – le voyou qui l’en prie …

J’ai peine à croire que, pour ce Dieu-là, Jésus soit mort sur une croix en sacrifice : son père n’avait pas besoin de victimes. De même, il m’importe peu qu’il soit ressuscité ou non : Jésus a désormais des milliards de visages. Il est vous, moi, n’importe qui. L’Absolu n’est plus au ciel, mais dans les êtres. Dans les vivants.

Si nous sommes jugés, ce n’est ni Dieu ni Jésus qui jugeront. C’est ceux que nous avons respectés ou méprisés, pardonnés ou condamnés, aidés ou abandonnés. L’oeil pour oeil dent pour dent n’a pas cours chez le père de Jésus. Dieu est mon prochain, il est dans mon prochain.

Au fait, connaissez-vous le nouveau commandement, le tout dernier, le dernier paru ? Le voici : « Aimez-vous les uns les autres ». Il est signé Jésus de Nazareth, apatride. C’est du feu.

Yves Rouquette, le 21 novembre 1999, dans « La Dépêche du Midi ».