Résistant de toujours

Portrait de Lucien Villa, 92 ans, paru dans l’édition de Carcassonne de L’Indépendant, le dimanche 4 mai 2014

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Merci pour ce moment

Je suis de sa bande

YvesRouqette3©CharlesCamberoqueJésus ? je suis de sa bande. Sans réserve, je suis son homme. Avec les églises ou les sectes qui se réclament de lui, c’est évidemment une autre paire de manches. Elles, non. Mais lui : oui, oui, oui. Je parle du Jésus des Evangiles, bien sûr. Des Evangiles « sine glosa, in extenso, in excelsis« , et point final.

Les questions que soulèvent les travaux des historiens ou des exégètes, des archéologues ou des littérateurs, des illuminés ou des cuistres sont sans effet sur moi. Est-il ressuscité ou non ? Est-il mort sur la croix ou de vieillesse ? N’aurait-il pas fait l’amour avec Madeleine ? Sa mère était-elle vierge avant, pendant et après qu’elle le mette au monde ? Et Jean, le disciple bien aimé, n’aurait-il as été son amant ? Ce ne se dit pas trop encore, mais je sens que ça vient.

De tout ça, je me fiche. Autrement plus revigorante est la bonne nouvelle, vieille comme les textes attribués à Matthieu, Luc, Marc et Jean. Elle tient en peu de mots : Dieu est mort en Jésus. Elle n’affligera que ceux qui s’étaient fabriqué un Dieu fait de cervelle d’homme. Un Dieu en forme de souverain au superlatif : créateur et souverain maître de toutes choses, du monde et de l’Histoire, roi des rois, Dieu des armées, législateur en dix articles, expert comptable des crimes et châtiments, juge suprême et implacable.

Ce Dieu-là, Jésus l’abandonne à ceux qui vont avoir sa peau. Lui qui se définit comme « le vrai chemin vivant qui mène au ciel » ne l’a visiblement jamais rencontré.

Le seul dont il parle est père. C’est le Père, son père et le père de tous, juifs ou pas juifs. Un père qui attend ses enfants au bout de leurs errances, de leurs erreurs et de leurs méfaits. Un père qui, comme dans l’affaire du fils prodigue, a gardé un « veau gras » pour le retour de celui qui l’avait quitté et lui a préparé la chambre pour la vie qui n’en finit pas.

Avec Jésus, surgit un Dieu enfin aimable : peu puissant, comme le sont les pères d’ici-bas, suprêmement dépendant, d’infinie douceur, d’infinie patience, tout amour et dont l’amour aura raison de tout. « Qui me voit, disait Jésus, voit le père ». Soit ! Voici donc Dieu sans un caillou pour reposer la tête, accueillant le publicain, la fille publique et l’étranger, pardonnant à tour de bras, emmenant avec lui dans son royaume – le premier de tous ! – le voyou qui l’en prie …

J’ai peine à croire que, pour ce Dieu-là, Jésus soit mort sur une croix en sacrifice : son père n’avait pas besoin de victimes. De même, il m’importe peu qu’il soit ressuscité ou non : Jésus a désormais des milliards de visages. Il est vous, moi, n’importe qui. L’Absolu n’est plus au ciel, mais dans les êtres. Dans les vivants.

Si nous sommes jugés, ce n’est ni Dieu ni Jésus qui jugeront. C’est ceux que nous avons respectés ou méprisés, pardonnés ou condamnés, aidés ou abandonnés. L’oeil pour oeil dent pour dent n’a pas cours chez le père de Jésus. Dieu est mon prochain, il est dans mon prochain.

Au fait, connaissez-vous le nouveau commandement, le tout dernier, le dernier paru ? Le voici : « Aimez-vous les uns les autres ». Il est signé Jésus de Nazareth, apatride. C’est du feu.

Yves Rouquette, le 21 novembre 1999, dans « La Dépêche du Midi ».

Lisa

Cheval ElectriqueAu début, elle n’était pas d’accord.
Elle avait peur et très envie à la fois, mais elle lui avait dit non. Ensuite, son esprit s’était brouillé en regardant la petite fille qui jouait près du cheval à bascule du centre commercial. Elle avait surtout vu son regard à lui, pétillant de bonheur, et ce sourire qu’il avait si rarement sur le visage depuis ses trois fausses-couches successives.
Alors, elle avait dit : « On le fait », avant que son cerveau ne se brouille complètement.
La petit fille jouait toujours, les yeux dans le vague. Elle avait une frange ravissante, une robe rouge et des sandales en cuir. Elle était bronzée, et venait probablement de passer le mois d’août à la plage.
Un peu plus loin, dans la boutique, ses parents discutaient avec un vendeur d’appareils photos. Un couple de passage, certainement, ayant fait halte sans crainte dans cette galerie marchande d’une petite ville. Des gens modestes, légèrement vêtus de couleurs criardes, et qui profitaient de la climatisation du magasin pour se faire croire qu’ils allaient acheter un caméscope.
La jeune femme regarda à nouveau la petite fille et sentit une grande tendresse l’envahir. Le même sentiment qu’elle avait eu chaque fois qu’on lui avait annoncé qu’elle était enceinte. Son compagnon avait mis ses lunettes de soleil et s’avançait maintenant vers l’enfant. Elle le vit se pencher pour lui parler et regarda l’enfant le suivre en souriant. Dans la boutique, les parents continuaient à discuter.
« Elle s’appelle Lisa », lui dit-il quand ils furent sortis de la galerie marchande. Et puis : « Ralentis, nous sortons tranquillement avec notre enfant pour aller prendre la voiture, c’est tout. Détends-toi ». Elle baissa les yeux et les suivit, d’une démarche aussi paisible que possible, jusqu’à la Simca 1307 rouge garée devant le magasin. Il fit monter la petite à l’arrière et prit place au volant, rangea calmement le pare-soleil et mit en marche. Ils prirent la route vers la montagne. Au même moment, dans la boutique, les parents se retournèrent et commencèrent à chercher Lisa dans le va-et-vient des clients. Lorsque les premières voitures de police arrivèrent, le couple et l’enfant étaient déjà loin dans les collines bleutées.

« Je crois qu’elle a soif », dit-il. « J’ai oublié de la faire boire avant de partir de la maison, ce matin. Tu as pris sa bouteille ? ». La jeune femme chercha dans un sac isotherme et tendit à l’enfant une gourde en plastique rose. La petit but et sourit. Elle restait silencieuse à l’arrière de la voiture tandis que défilaient les platanes sur le bord de la route. L’homme repositionna ses mains sur le volant et prit une grande inspiration. Il riait. « Ma mère nous attend pour dîner. Depuis le temps qu’elle n’a pas vu la petite, elle va être surprise. Tu aurais pu l’habiller un peu plus chaudement. Tu sais que les soirées sont fraîches là-haut ». Il riait encore. « La dernière fois qu’on est venus la voir avec elle, Lisa s’est enrhumée … »
« Tais-toi », le coupa la jeune femme. Puis elle se tourna vers l’arrière de la voiture et s’adressa à l’enfant. « Papa et maman sont là, n’aies pas peur » lui dit-elle doucement. Mais l’enfant n’avait pas l’air d’avoir peur. Elle avait appuyé sa tête contre la portière et regardait par la vitre le paysage monotone, suivant des yeux les troupeaux de vaches quand ils en croisaient un. Elle finit par s’endormir.

Ils roulèrent une heure, passèrent un col et redescendirent dans la vallée en contrebas. A plusieurs reprises, ils parlèrent de ces vacances formidables qu’ils allaient vivre avec Lisa, en fois passée la corvée de la visite à la mère du jeune homme. Ils avaient réservé au camping, près de la rivière, sous un grand arbre. Lisa aurait sa petite tente juste à côté de la leur. Le soir, ils feraient durer le moment avant d’aller se coucher, joueraient avec la petite qui s’endormirait dans leur bras, fatiguée par les longs bains dans la rivière. Le matin, elle viendrait se glisser entre eux pour les réveiller. Et il y aurait l’odeur du café et le bruit des céréales lorsqu’on verse le lait dessus.
Ils venaient de traverser un gros village lorsque la petite se réveilla. La jeune femme se retourna et vit que le visage de l’enfant avait changé. Elle ne tarda pas à se mettre à pleurer et à appeler « Maman ». « Arrête-toi », dit la jeune femme. Lorsque la voiture fut immobile sur le bas-côté, elle passa à l’arrière et prit l’enfant dans ses bras. « Calme-toi, lui dit-elle. On va bientôt arriver. Maman est là. Regarde, Papa a mis son chapeau qui te fait rire d’habitude ». La petite pleurait de plus en plus fort, elle se débattait avec les bras et les mains. « Elle fait un caprice, tu sais bien », dit le jeune homme sans se départir de son sourire. « Ca ira mieux quand nous serons chez ma mère, je lui sortirai sa boîte de cubes et elle se calmera. Ne t’en fais pas, ne t’en fais pas », répéta-t-il, sans savoir très bien s’il parlait à sa compagne ou à l’enfant dont le visage, tordu, ruisselait de larmes.

A l’entrée de la ville suivante, ils s’arrêtèrent devant une grande surface. Ils garèrent la voiture et descendirent, tirant l’enfant par le bras. Le vigile posté à l’entrée fit un sourire au jeune homme, et s’adressa à l’enfant « mais alors, c’est quoi ce gros malheur … ». Puis il regarda à nouveau le jeune homme et lui dit avec un clin d’oeil : « Il y a un cheval à bascule au fond du magasin. Je ne connais pas un chagrin d’enfant qui lui résiste ». « On va y aller, répondit le jeune homme. Je ne sais pas ce qu’elle a depuis ce matin. C’est peut-être la chaleur ». Le vigile sourit à nouveau et retourna à sa surveillance. Ils avancèrent entre les boutiques du centre commercial, la petite pleurant de plus en plus fort, et ils virent le cheval en plastique scintillant au fond de la galerie.

Une heure plus tard, la gendarmerie signala par radio la découverte d’une enfant errant seule dans une galerie marchande, à 80 kilomètres de l’endroit où un couple, en début d’après-midi, avait constaté la disparition de sa petite fille. Le signalement semblait correspondre, mais il fallait rester prudent. On fit monter le père, hagard, dans un hélicoptère pour aller reconnaître l’enfant. Il raconta plus tard que ce furent les minutes les plus éprouvantes de sa vie. Jusqu’à ce que Lisa, dans l’entrée d’une galerie marchande étrangement similaire à celle où sa trace avait été perdue, se jette dans ses bras. Et qu’il puisse annoncer à sa femme, par la radio des gendarmes, que l’enfant était retrouvée.
Elle fut examinée par un médecin qui ne trouva aucune trace de sévices quelconques. Juste un bleu près du poignet par lequel elle avait été tirée vers un cheval à bascule aux yeux rieurs.

Le propriétaire d’un camping situé au bord d’une rivière reçut le soir même un coup de fil, passé d’une cabine téléphonique. Le couple qui avait appelé quelques mois plus tôt annulait sa réservation. Leur petite fille Lisa était malade, et ils ne pourraient pas prendre de vacances cette année.

Envoûtante Lana

Texte écrit à l’occasion du concert de Lana Del Rey, le 17 juillet 2014, dans le cadre du Festival de Carcassonne. Paru dans L’Indépendant du 18 juillet.

Rendez-vous avec Patti Smith

Texte écrit le soir du concert de Patti Smith au théâtre Jean-Deschamps de la Cité de Carcassonne, dans le cadre du Festival, le 22 juillet 2013. Paru dans L’Indépendant du 23 juillet 2013, sous le titre « Depuis toujours et à jamais ».

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C’était il y a presque cinquante ans. Patricia Jessica Smith arrivait à New York avec son exemplaire corné des Illuminations de Rimbaud sous le bras et une seule idée en tête : être artiste, poétesse, peintre, écrivain… Elle allait croiser la route d’un autre parfait inconnu, Robert Mapplethorpe, et plus tard, ils tutoieraient la gloire…
Cinquante ans, donc, ou peu s’en faut.

Et la voilà qui chaloupe vers le micro planté au beau milieu de la scène du théâtre de la Cité. Et on se demande ce qui peut bien rester en elle de cette petite vendeuse de librairie qui rêvait à Coney Island.
Ce qu’il reste ? Rien. Tout.

Une vieille veste noire qui baille aux poches, un jean froissé et une voix, bon, dieu, une voix, comme les murailles de la Cité n’en ont pas vu des centaines. Mélange de tripes et d’envolées de tête. Mariage de l’énergie pure et d’une sorte de tranquillité que seuls possèdent les vieux dinosaures assagis au visage tavelé de rides.
Et, de Dancing barefoot à Gloria, en passant par Because the night ou sa reprise de Summertime blues, on sent bien que cette immortalité joyeuse n’a qu’un seul nom : rock’n roll.

Ci-dessous, l’interview exclusive accordée par Patti Smith à L’Indépendant, et recueillie fébrilement sur mon Iphone qui garde donc la trace de sa voix. Je tremblais encore plusieurs minutes après avoir raccroché …

La grande roue du temps

Texte écrit après le concert de Bob Dylan au Festival de Carcassonne, le 28 juin 2010. Texte paru dans L’Indépendant du 29 juin 2010.dylan