Viviane

Texte écrit après l’escapade de l’ourse Viviane de la réserve de Sigean en juillet 2013.viviane

Elle avait nagé longtemps, la fraîcheur de l’eau lui faisant du bien dans la moiteur torride de la nuit d’été. Elle nageait au milieu des étangs vers la ligne plus claire de la plage et vers le bruit, au-delà, de la voie de chemin de fer dont elle entendait le murmure de temps à autre, lorsqu’un train éclairé tranchait la pénombre.
Elle était seule, enfin.
Le trou de grillage dans lequel elle s’était glissée lui avait tout juste effleuré le poil, et elle s’était demandée si elle n’était pas à nouveau dans une de ces cages où elle avait l ‘habitude de tourner en rond, jour après jour, depuis le début de son existence.
Mais non. Elle était sortie.
Elle ne savait pas au juste où elle était . Devant elle, il n’y avait que cette étendue d’eau noire, fraîche à ses flancs. Et un horizon sombre mais qu’elle pressentait infini. Pour la première fois depuis toujours.
Elle sentit le sable sous ses pattes. Elle approchait de la grève et huma tout d’un coup l’odeur acre et salée qui lui était familière. Elle attrapa un poisson qui passait près d’elle et en mangea la moitié, en commençant par la tête. Elle le traîna ensuite avec elle sur le rivage et le finit en grognant de plaisir. Elle mangeait et elle était libre.
Il fallait avancer, dans la nuit. Plus loin, derrière ces basses collines qui barraient l’horizon, il y avait cette odeur, plus forte encore, plus marine. La mer. L’immensité du large. Elle ne savait pas vraiment pourquoi, mais c’était une sorte de promesse de liberté plus grande encore. Plus fraîche aussi.
Longtemps, durant toute sa vie captive, elle avait dressé son museau lorsque cette odeur se faisait sentir dans la réserve. Un appel venu du fond de son cerveau, comme inscrit en elle depuis des générations.
Elle décida de s’arrêter. Il y avait cet homme aux mains douces et à la voix rauque qui lui amenait ses poissons tous les jours. Il y avait ces gens qui la regardaient en souriant et ces enfants qui se cachaient les yeux en la voyant, derrière la barrière. Les Hommes. Elle choisit de ne plus y penser. Il fallait marcher, plus loin encore.
Elle se blottit dans un buisson et elle s’endormit roulée en boule, à l’abri derrière son épaisse couche de poils, invulnérable. Un jeune goéland s’envola en criant. Elle rêvait déjà et ses rêves étaient de torrents et de glace.

Au matin, il y eut un train dont les roues crissaient plus fort que les autres. Elle s’éveilla doucement, pourtant, car la cage était loin derrière elle maintenant. Couchée sur le dos, elle lissa les poils de son ventre, lécha ses pattes et se remit en route.
Elle marcha, puis nagea à nouveau dans un petit étang plus salé et dont les eaux étaient étrangement roses. Elle attrapa un gros poisson qu’elle mangea en trois fois, en gardant longuement les viscères dans la gueule. Elle pensa à nouveau à l’homme aux mains douces puis elle reprit sa marche vers une falaise blanche qui l’attirait étrangement. Lorsqu’elle l’atteignit, elle suivit un vague chemin dans les roseaux avant d’arriver à l’entrée de la grotte. Le soleil commençait à mordre et elle pénétra dans la cavité en grognant. Elle s’étendit dans la pénombre et mit sa patte sur ses yeux. Elle s’endormit à nouveau.

On pense qu’elle resta là trois jours. On retrouva au fond de la grotte, plus tard, quelques nageoires de poissons qu’elle avait délicatement découpées. D’un autre poisson, beaucoup plus gros, on s’aperçut qu’elle n’avait mangé que la tête et le ventre. Friandises pour un animal repu.

Elle fut capturée et remise dans sa cage. Les enfants défilèrent à nouveau devant elle en se cachant les yeux. Un journal publia une photo d’elle en disant qu’elle souriait aux clients de la réserve.
Le soir, elle rêvait de poissons immenses et d’étendues d’eau infinies.

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